Nature et préjugés de Marc-André Selosse : replacer l’humain dans l’histoire naturelle
Dernière mise à jour : 1 sept.
Résumé
Dans Nature et préjugés, Marc-André Selosse examine les idées reçues qui faussent notre compréhension du vivant. La nature n’est ni parfaitement équilibrée, ni organisée en vue d’un but. Elle résulte d’une évolution permanente, faite de contraintes, d’interactions, de compétitions et de coopérations.
L’être humain ne se situe pas en dehors de cette histoire. Son évolution biologique, ses cultures, ses techniques et ses modes de consommation modifient les autres formes de vie, qui influencent en retour son avenir.
Le livre invite ainsi à mieux comprendre nos dépendances envers les organismes, les écosystèmes et les ressources naturelles. Cette connaissance ne fournit pas automatiquement une morale, mais elle permet de prendre des décisions plus cohérentes.
Un ouvrage consacré à nos préjugés sur le vivant
Publié en mars 2024 chez Actes Sud, Nature et préjugés. Convier l’humanité dans l’histoire naturelle est illustré par Arnaud Rafaelian et préfacé par Erik Orsenna. L’ouvrage est construit autour de dix essais indépendants, mais reliés par une même réflexion sur l’évolution et les interactions biologiques (Actes Sud).
Marc-André Selosse est biologiste, botaniste et mycologue. Professeur au Muséum national d’Histoire naturelle, il étudie notamment les symbioses entre les champignons mycorhiziens et les plantes.
Ses travaux ont contribué à montrer que le fonctionnement du vivant ne peut pas être compris en étudiant les organismes séparément. Chaque être vivant dépend d’autres organismes, de son milieu et d’une histoire évolutive qui limite ses possibilités.
Dans ce livre, Selosse élargit cette approche aux sociétés humaines. Il analyse la manière dont nos connaissances, nos techniques, nos comportements et nos représentations culturelles interagissent avec l’évolution biologique.
La nature n’est pas parfaitement conçue
L’une des premières idées remises en question est celle d’une nature parfaitement organisée.
L’évolution n’a pas de projet. Elle ne cherche ni la perfection, ni le progrès, ni l’harmonie. Elle conserve les caractères qui permettent, dans un contexte donné, de survivre et de se reproduire suffisamment.
Les organismes sont donc constitués de compromis hérités de leur histoire. Certaines structures biologiques paraissent peu efficaces, mais elles persistent parce qu’elles ne sont pas assez défavorables pour être éliminées.
L’évolution agit également sous contrainte. Elle transforme des structures déjà existantes plutôt qu’elle ne repart de zéro. Un organisme n’est donc pas une machine conçue par un ingénieur. Il est le résultat provisoire d’une longue succession de variations, de sélections et d’événements aléatoires.
Selosse utilise notamment l’image de la Reine rouge, inspirée de Lewis Carroll. Dans un environnement où les partenaires, les concurrents, les prédateurs et les parasites évoluent eux aussi, chaque organisme doit continuer à s’adapter pour maintenir sa place.
Évolution biologique et évolution culturelle
L’être humain possède une particularité importante : à son évolution biologique s’ajoute une évolution culturelle très rapide.
Les connaissances, les techniques, les organisations sociales et les modes de production se transmettent et se transforment beaucoup plus rapidement que les caractères génétiques. Cette évolution culturelle modifie l’environnement et crée de nouvelles pressions de sélection.
L’agriculture, les transports, les médicaments, l’urbanisation ou l’utilisation des combustibles fossiles transforment les milieux. Les autres organismes s’adaptent à ces changements lorsqu’ils le peuvent.
Les bactéries deviennent résistantes aux antibiotiques. Les insectes évoluent face aux insecticides. Certaines espèces s’adaptent aux villes, tandis que d’autres disparaissent lorsque les transformations sont trop rapides.
L’évolution culturelle n’est donc pas séparée de l’évolution biologique. Les deux processus interagissent en permanence.
L’illusion de l’autonomie
Un autre axe majeur du livre concerne nos dépendances.
Nous nous percevons souvent comme des individus autonomes. Pourtant, notre existence dépend d’une multitude d’organismes et de processus écologiques.
Notre alimentation illustre cette interdépendance. Le contenu d’un réfrigérateur provient de plantes, d’animaux, de champignons et de micro-organismes issus de nombreux écosystèmes. Derrière chaque aliment se trouvent des sols, de l’eau, des pollinisateurs, des agriculteurs, des moyens de transport et des chaînes de transformation.
Notre propre organisme héberge également des communautés microbiennes qui participent à la digestion, au fonctionnement immunitaire et au métabolisme. La notion d’holobionte décrit cette association entre un organisme et les micro-organismes qui lui sont liés.
Cette interdépendance existe aussi à distance. La circulation mondiale des personnes, des animaux et des marchandises rapproche rapidement des organismes qui étaient auparavant séparés. La diffusion du SARS-CoV-2 a montré la vitesse avec laquelle une perturbation biologique locale pouvait prendre une dimension mondiale.
L’autonomie absolue est donc une illusion. Nous vivons au cœur de réseaux biologiques, écologiques, économiques et culturels.
Des écosystèmes en transformation permanente
Les écosystèmes ne sont pas des structures immobiles. Ils évoluent avec le climat, les perturbations, les migrations d’espèces et les transformations du milieu.
Cela ne signifie pas qu’aucune forme de stabilité n’existe. Certains écosystèmes peuvent conserver durablement une partie de leur structure et de leurs fonctions. Mais cette stabilité reste dynamique et dépend de multiples interactions.
La notion d’équilibre naturel doit donc être utilisée avec prudence. Elle peut laisser penser que la nature revient toujours spontanément vers un état optimal. Or certains changements sont irréversibles à l’échelle humaine.
Une forêt détruite, un sol érodé ou une population animale fragmentée ne retrouvent pas nécessairement leur état antérieur. La résilience d’un écosystème possède des limites.
Selosse relie cette question à la gestion des ressources communes. Lorsqu’un organisme ou une population utilise une ressource plus rapidement qu’elle ne se renouvelle, le système peut se dégrader. Les mécanismes biologiques ne garantissent pas automatiquement une autorégulation collective.
Cette observation concerne directement les sociétés humaines. Nos capacités techniques permettent une exploitation des ressources à une échelle qui dépasse souvent leur renouvellement.
Compétition, coopération et tricherie
Le vivant n’est gouverné exclusivement ni par la compétition ni par l’entraide.
Les plantes entrent en compétition pour la lumière, l’eau et les nutriments. Les animaux rivalisent pour l’accès aux ressources et à la reproduction. Les parasites exploitent leurs hôtes.
À l’inverse, de nombreux organismes établissent des relations durables. Les mycorhizes associent les racines des plantes à des champignons. La plante fournit au champignon des composés carbonés issus de la photosynthèse. Le champignon explore le sol et facilite l’accès à certains éléments minéraux.
Ces relations ne reposent pas sur une intention altruiste. Elles sont maintenues lorsque les partenaires en retirent un avantage évolutif.
Des comportements de tricherie peuvent également apparaître. Certains organismes bénéficient de la coopération sans fournir la contrepartie attendue. Les partenaires développent alors des mécanismes de contrôle, de sanction ou de sélection.
La coopération ne remplace donc pas la compétition. Les deux coexistent et peuvent se combiner au sein d’un même système.
La diversité et la complexité du vivant
La diversité biologique ne se limite pas au nombre d’espèces. Elle concerne aussi les gènes, les fonctions métaboliques, les interactions et les stratégies de vie.
Le monde microbien en fournit une illustration. Certaines bactéries utilisent l’oxygène, tandis que d’autres vivent en son absence. Elles peuvent tirer leur énergie de substances organiques, du soufre, du fer, de l’hydrogène ou du méthane.
Cette diversité permet au vivant d’occuper des milieux très différents. Elle constitue aussi une source de résilience, car plusieurs organismes peuvent parfois remplir des fonctions proches.
La diversité n’est toutefois pas toujours synonyme de stabilité ou de bonne santé. Elle doit être interprétée en fonction des fonctions écologiques et du contexte.
Les interventions humaines s’insèrent dans cette complexité. Les médicaments, les pesticides et les autres molécules biologiquement actives exercent des pressions de sélection. Cela ne signifie pas qu’ils doivent être rejetés, mais que leurs effets évolutifs doivent être anticipés.
Que deviennent nos déchets ?
Dans les écosystèmes, les résidus d’un organisme deviennent souvent les ressources d’un autre.
Les feuilles mortes sont décomposées par les champignons et les bactéries. Les éléments minéraux libérés retournent ensuite vers les plantes. Les excréments nourrissent d’autres organismes et participent aux cycles de la matière.
Les sociétés humaines produisent cependant des molécules et des matériaux qui ne s’intègrent pas facilement à ces cycles. Certains composés sont persistants, toxiques ou trop récents pour être efficacement dégradés par les organismes.
Le problème ne vient donc pas de l’existence de déchets en elle-même, mais de leur quantité, de leur dispersion et de leur incompatibilité avec les capacités de recyclage des écosystèmes.
Observer le vivant peut inspirer des systèmes de production plus circulaires. Cette analogie possède toutefois des limites : une technologie dite « inspirée de la nature » doit encore être évaluée selon son efficacité, sa consommation de ressources et ses conséquences globales.
Sexualité, différences biologiques et sélection des partenaires
Deux essais abordent les différences sexuelles et les mécanismes de sélection des partenaires.
La reproduction sexuée produit de nouvelles combinaisons génétiques. Elle augmente la diversité des descendants, mais elle impose aussi des coûts biologiques importants.
Chez de nombreuses espèces, l’investissement reproductif diffère entre mâles et femelles. La production des gamètes, la gestation, les soins parentaux et la compétition pour les partenaires influencent les comportements et les caractères sélectionnés.
Certains attributs paraissent défavorables à la survie, comme la ramure encombrante du cerf. Ils peuvent néanmoins être favorisés s’ils augmentent l’accès aux partenaires ou constituent un signal de qualité biologique.
Les odeurs, les couleurs, les chants et les comportements de parade interviennent dans la reconnaissance et la sélection sexuelles. Chez certaines espèces, la compatibilité immunitaire joue également un rôle.
Ces mécanismes biologiques ne doivent pas être transposés directement aux normes sociales humaines. Les comportements humains résultent à la fois de facteurs biologiques, culturels, psychologiques et historiques. La biologie éclaire certaines contraintes, mais ne dicte pas l’organisation de la société.
La place de la science et de l’éducation
Le dernier axe du livre concerne la manière dont nous produisons et transmettons les connaissances.
La recherche scientifique progresse par spécialisation. Cette organisation permet d’étudier les phénomènes avec précision, mais elle peut aussi fragmenter notre compréhension du réel.
Les problèmes environnementaux, alimentaires et sanitaires nécessitent pourtant de relier plusieurs disciplines : biologie, écologie, agronomie, médecine, économie et sciences sociales.
Selosse accorde donc une place importante à l’enseignement de la biologie. Savoir lire, écrire et compter est indispensable, mais comprendre son organisme, son alimentation et son environnement l’est également.
La science ne décide pas à notre place. Elle ne produit pas automatiquement une morale ou un projet politique. Elle permet en revanche de mieux prévoir les conséquences de nos choix et d’écarter certaines affirmations erronées.
Une lecture riche, mais qui reste un essai
Nature et préjugés s’appuie sur un très grand nombre d’exemples biologiques, historiques et culturels. Cette diversité rend le livre stimulant, mais parfois dense.
L’ouvrage comporte relativement peu de références précises par rapport au nombre d’exemples mobilisés. Il est donc parfois difficile pour le lecteur de retrouver les études originales ou d’examiner les interprétations alternatives. Cette limite a également été relevée dans une présentation publiée par l’Académie d’agriculture de France (Michel Dron, 2025).
Le vocabulaire anthropomorphique — entraide, tricherie, séduction ou stratégie — facilite la compréhension. Il faut néanmoins se rappeler que les organismes n’agissent pas nécessairement selon une intention consciente.
Le livre doit donc être lu comme un essai scientifique et humaniste. Il propose une grille de lecture argumentée du vivant, et non une synthèse exhaustive ou une démonstration définitive.
Conclusion
La contribution principale de Nature et préjugés est de replacer l’être humain dans l’histoire naturelle.
Nous ne sommes ni extérieurs à la nature, ni soumis à une nature qui nous dicterait une morale. Nous faisons partie de systèmes biologiques et culturels en évolution permanente.
Comprendre ces systèmes permet d’identifier nos dépendances, les limites des ressources et les conséquences possibles de nos actions. Cela conduit à une écologie moins idéaliste, mais plus opérationnelle.
La nature ne constitue pas un modèle parfait. Elle offre des mécanismes, des contraintes, des réussites et des échecs dont nous pouvons tirer des connaissances. Il nous appartient ensuite de définir, collectivement, les valeurs et les choix qui orienteront nos sociétés.
Référence du livre
Selosse M.-A. Nature et préjugés. Convier l’humanité dans l’histoire naturelle. Préface d’Erik Orsenna. Illustrations d’Arnaud Rafaelian. Actes Sud, 2024.



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