Électrohypersensibilité, radiofréquences et cancer : que montrent réellement les études ?
Dernière mise à jour : 1 sept.
Résumé
L’électrohypersensibilité désigne un ensemble de symptômes que certaines personnes attribuent aux champs électromagnétiques. Ces symptômes peuvent être importants et invalidants. Les études en aveugle n’ont cependant pas démontré qu’ils étaient déclenchés de manière reproductible par une exposition réelle aux radiofréquences.
Concernant le cancer, une revue systématique publiée en 2024 conclut que l’utilisation du téléphone mobile n’augmente probablement pas le risque de plusieurs tumeurs de la tête. Cette conclusion est rassurante, mais elle ne couvre pas toutes les sources, toutes les fréquences et tous les cancers. Des résultats expérimentaux obtenus chez l’animal entretiennent par ailleurs certaines incertitudes.
Deux questions différentes
Le débat sur les champs électromagnétiques regroupe souvent deux sujets distincts :
les symptômes attribués aux CEM, regroupés sous le terme d’électrohypersensibilité ;
le risque éventuel de maladies à long terme, notamment de cancer.
Une personne peut ressentir rapidement des maux de tête, des troubles du sommeil ou de la fatigue sans que cela implique un risque accru de cancer. Inversement, l’étude d’un risque cancérogène repose sur des suivis de plusieurs années et non sur la perception immédiate de symptômes.
Il faut également distinguer les radiofréquences utilisées par les téléphones, le Wi-Fi et les antennes des champs électriques et magnétiques de très basse fréquence produits par le réseau électrique à 50 Hz. Les mécanismes d’interaction et les données sanitaires ne sont pas identiques.
Que recouvre l’électrohypersensibilité ?
L’électrohypersensibilité, ou EHS, correspond à des symptômes non spécifiques attribués par la personne à la présence de champs électromagnétiques.
Les manifestations les plus souvent rapportées sont :
des maux de tête ;
une fatigue persistante ;
des difficultés de concentration ;
des troubles du sommeil ;
des sensations cutanées ;
des vertiges ou des palpitations.
L’OMS reconnaît que ces symptômes sont réels et qu’ils peuvent être invalidants. Elle précise cependant que l’EHS ne possède pas de critères diagnostiques reconnus et qu’aucun lien causal avec l’exposition aux CEM n’a été démontré. Le terme plus neutre d’« intolérance environnementale idiopathique attribuée aux champs électromagnétiques », ou IEI-CEM, est donc parfois utilisé. OMS – Electromagnetic hypersensitivity
Que montrent les études en aveugle ?
Dans une étude de provocation en double aveugle, la personne est exposée alternativement à un champ réel ou à une exposition simulée, sans savoir quelle condition est appliquée.
Une revue systématique publiée en 2024 a analysé ces études expérimentales. Elle ne trouve pas d’effet significatif de l’exposition aux radiofréquences sur les maux de tête, les troubles du sommeil ou les scores globaux de symptômes. Les participants se déclarant électrohypersensibles ne parvenaient pas davantage que les autres à déterminer si le champ était réellement présent. Bosch-Capblanch et al., 2024
Une autre revue portant sur les études observationnelles de plus longue durée ne trouve pas non plus d’association cohérente avec les migraines, les céphalées, les acouphènes ou les troubles du sommeil. La certitude de ces données est cependant très faible en raison du nombre limité d’études et des difficultés à évaluer précisément l’exposition. Röösli et al., 2024
Ces résultats ne signifient pas que les symptômes sont imaginaires. Ils indiquent que, dans les conditions étudiées, l’exposition réelle aux radiofréquences n’explique pas à elle seule leur apparition.
D’autres facteurs peuvent intervenir
Les symptômes attribués aux ondes sont peu spécifiques. Ils peuvent également être associés à :
un trouble du sommeil ;
une migraine ;
une fatigue visuelle ;
du stress ou une hypervigilance ;
certains médicaments ;
une mauvaise qualité de l’air intérieur ;
du bruit, des vibrations ou le scintillement de l’éclairage ;
une maladie endocrinienne, neurologique ou cardiovasculaire.
L’effet nocebo peut aussi intervenir. Il correspond à l’apparition ou à l’aggravation de symptômes lorsqu’une personne pense être exposée à un facteur qu’elle considère comme nocif. Cet effet est physiologique et involontaire. Il ne signifie pas que la personne simule ses symptômes.
La prise en charge devrait donc rechercher les différentes causes possibles sans nier le vécu du patient et sans attribuer automatiquement tous les symptômes aux CEM.
Ce que montre la revue systématique de 2024 sur le cancer
L’article joint est une revue systématique publiée dans Environment International. Elle a été commandée et partiellement financée par le programme de radioprotection de l’OMS. Il ne s’agit pas encore de l’évaluation globale et définitive de l’OMS sur les radiofréquences.
Les chercheurs ont analysé 63 publications épidémiologiques parues entre 1994 et 2022. Elles portaient notamment sur :
l’utilisation des téléphones mobiles et sans fil ;
l’exposition aux antennes et émetteurs fixes ;
certaines expositions professionnelles ;
plusieurs tumeurs du cerveau et de la tête ;
les leucémies infantiles.
L’utilisation du téléphone mobile n’était pas associée à une augmentation du risque de gliome, de méningiome, de neurinome acoustique, de tumeur hypophysaire ou de tumeur des glandes salivaires.
Le risque n’augmentait pas davantage avec :
la durée écoulée depuis le début de l’utilisation ;
le nombre cumulé d’appels ;
la durée cumulée des communications ;
une utilisation pendant plus de dix ans.
Pour l’exposition localisée de la tête au téléphone mobile, les auteurs concluent avec une certitude modérée qu’elle n’augmente probablement pas le risque des principales tumeurs étudiées. Karipidis et al., 2024
Les limites de cette conclusion
Cette revue ne démontre pas que toutes les radiofréquences sont dépourvues de tout risque.
Elle présente plusieurs limites :
les études incluses s’arrêtent en 2022 ;
certains cancers rares sont peu étudiés ;
les données concernant les antennes et les cancers chez l’adulte sont insuffisantes ;
les expositions professionnelles sont hétérogènes ;
les anciennes études reposent souvent sur les souvenirs d’utilisation du téléphone ;
les technologies et les usages évoluent rapidement ;
un risque très faible ne peut jamais être totalement exclu.
Pour les antennes et émetteurs fixes, les données suggèrent l’absence d’augmentation du risque de leucémie infantile. Les résultats concernant les tumeurs cérébrales pédiatriques sont moins solides. Aucune étude admissible ne permettait de conclure sur les principales tumeurs de l’adulte exposé aux antennes.
Interphone et COSMOS
L’étude Interphone avait observé une augmentation du risque de gliome dans la catégorie d’utilisateurs déclarant la plus longue durée d’appel. Les auteurs avaient toutefois signalé des erreurs et des biais importants, notamment dans la mémorisation de l’utilisation passée du téléphone.
La cohorte prospective COSMOS a été conçue pour limiter certains de ces biais. Elle comprend plus de 250 000 utilisateurs européens. Les participants ayant cumulé le plus grand nombre d’heures d’appel ne présentaient pas davantage de gliomes, de méningiomes ou de neurinomes acoustiques que les utilisateurs moins intensifs. IARC – résultats de la cohorte COSMOS
Ces résultats renforcent les conclusions rassurantes de la revue de 2024 concernant les tumeurs cérébrales humaines.
Pourquoi les radiofréquences restent-elles classées 2B ?
En 2011, le Centre international de recherche sur le cancer a classé les radiofréquences dans le groupe 2B, « peut-être cancérogènes pour l’être humain ».
Cette classification reposait principalement sur des associations limitées avec le gliome et le neurinome acoustique. Le hasard, les biais et les facteurs de confusion ne pouvaient alors pas être exclus. Le groupe 2B identifie un danger possible. Il ne quantifie pas le risque aux niveaux habituels d’exposition. Classification du CIRC
Cette classification n’a pas encore été formellement remplacée. Une nouvelle évaluation devra intégrer les données humaines, animales et mécanistiques publiées depuis 2011.
Des résultats différents chez l’animal
Une revue systématique publiée en 2025 a réévalué les études de cancérogenèse menées chez l’animal. Elle conclut à un niveau élevé de certitude pour une augmentation des gliomes cérébraux et des schwannomes cardiaques chez des rats mâles dans certains essais de longue durée.
Les auteurs soulignent cependant que l’extrapolation aux expositions humaines est complexe. Les protocoles, les durées d’exposition, la répartition de l’énergie dans le corps et les niveaux absorbés diffèrent de l’usage ordinaire d’un téléphone ou de l’exposition à une antenne. Mevissen et al., 2025, avec corrigendum publié en 2026
Nous disposons donc actuellement de deux ensembles de données qui ne concordent pas complètement :
les études épidémiologiques humaines sont globalement rassurantes pour les principales tumeurs étudiées ;
certains résultats expérimentaux chez l’animal maintiennent une incertitude sur le potentiel cancérogène.
Cette divergence justifie la poursuite des recherches et la réévaluation du classement du CIRC.
Qu’en est-il de la 5G ?
La 5G ne correspond pas à une fréquence unique. Elle utilise notamment des bandes déjà employées par les technologies précédentes, des fréquences autour de 3,5 GHz et, dans certains pays, des bandes plus élevées autour de 26 GHz.
Aux fréquences les plus élevées, la pénétration dans les tissus diminue et l’absorption devient plus superficielle. Les données épidémiologiques spécifiques à la 5G restent toutefois limitées en raison de son déploiement récent. OMS – 5G et santé
Il est donc préférable de parler d’un manque de recul spécifique plutôt que d’affirmer que la 5G est plus dangereuse.
Une précaution proportionnée
L’absence de preuve d’un risque important ne signifie pas qu’il soit inutile de réduire certaines expositions facilement évitables.
Quelques mesures simples peuvent être envisagées :
utiliser le haut-parleur ou un kit filaire pour les appels prolongés ;
éviter de garder le téléphone contre le corps lorsqu’il transmet ;
téléphoner dans de bonnes conditions de réception ;
éloigner les appareils sans fil du lit lorsqu’ils ne sont pas nécessaires ;
privilégier une connexion filaire pour les équipements fixes ;
mesurer l’environnement avant d’installer des dispositifs de blindage.
Les référentiels de biologie de l’habitat, comme le SBM, proposent des valeurs préventives nettement inférieures aux limites réglementaires. Ces valeurs peuvent servir d’objectifs de réduction de l’exposition. Elles ne constituent cependant pas des seuils médicaux démontrant qu’un symptôme ou une maladie apparaîtra au-dessus d’une valeur donnée.
Une réduction raisonnable de l’exposition ne devrait pas conduire à l’isolement social, à des dépenses disproportionnées ou à l’abandon d’un suivi médical.
À propos des mesures BioWell
J’ai participé en Belgique à une démarche observationnelle portant sur des personnes se déclarant électrohypersensibles, en collaboration avec l’Association Zones Blanches et Nutergia.
Les mesures BioWell réalisées dans ce cadre avaient une vocation exploratoire. Elles ne mesurent ni l’exposition aux CEM ni un biomarqueur clinique spécifique de l’EHS. En l’absence de groupe témoin, d’insu et de publication évaluée par les pairs, elles ne permettent pas d’établir que les CEM provoquent les symptômes ni qu’une intervention est efficace.
Ces données peuvent servir à formuler des hypothèses, mais pas à établir une preuve clinique.
Conclusion
Les symptômes rapportés par les personnes se déclarant électrohypersensibles sont réels. Les études contrôlées ne démontrent toutefois pas qu’ils sont directement provoqués par les radiofréquences aux niveaux habituels d’exposition.
Concernant le cancer, les données humaines les plus récentes sont rassurantes pour l’utilisation du téléphone mobile et les principales tumeurs de la tête étudiées. Elles ne permettent pas pour autant de conclure à une innocuité absolue pour toutes les fréquences, tous les cancers et toutes les durées d’exposition.
Les résultats obtenus chez l’animal et les lacunes concernant certaines expositions justifient une surveillance scientifique continue. La position la plus défendable consiste à reconnaître les données rassurantes, à expliciter les incertitudes et à appliquer des mesures de réduction simples et proportionnées.




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